Héritage Ouvreurs : les Tradeuses prennent le perfo !

C’est la rentrée pour nos Tradeuses, qui attaquent leur 2ᵉ année de formation. Pour l’occasion, pas de cahiers ni de stylos : des perforateurs, des cordes statiques et quelques dizaines de kilos de matériel. Décidément, on ne sait toujours pas à quoi ressemble une journée tranquille.

Vendredi : découverte du chantier


Sinsat, jeudi 24 septembre, 23 h. Sophie vient compléter le cortège de véhicules savamment garés pour protéger les dormeuses à la belle étoile. La lune éclaire la paroi du Quié, mais celle-ci, ce sera pour une prochaine fois.


Roxane, notre stagiaire DE, nous a concocté un programme aux petits oignons (confits). Un stage Héritage Ouvreurs ! Tous les ans, ces stages en partenariat avec la FFCAM perpétuent leur mission de préservation du patrimoine immatériel de l’alpinisme. Qu’est-ce qu’on y fait ? De l’entretien d’itinéraires en plusieurs longueurs, de la protection de leurs accès et de l’amélioration de leur sécurité. Bref, trois jours de bricolage suspendu.


Roxane saisit l’occasion de renouer avec l’Ariège et identifie deux grandes voies qui auraient besoin d’un petit ravalement de façade. Avec Alice, qui tourne en rond dans son labo comme son satellite, elles viennent repérer en juillet Roujas 2 et Roujas 3, sobrement nommées en hommage à leur ouvreur Christian, au rocher de Calames, secteur des Grandes Dalles.


Réveil à 7 h. Pauline s’extirpe de la banquette arrière de la voiture de Charlotte et rejoint le cercle du petit-déjeuner autour d’un réchaud-cafetière. Jade nous entoure d’une petite guirlande, Charlotte partage son gâteau à l’orange et ses mirabelles. Le chantier n’a pas encore commencé que le ravitaillement est déjà assuré.


Manquent à l’appel Valentine, Agata et Coline, mais Ninon nous rejoint pour cette aventure de trois jours. Ninon, souvenez-vous : elle nous a tiré le portrait à l’Hortus. Elle vient aussi d’intégrer la 2ᵉ édition du cursus féminin FFCAM-SNAPEC de préparation au diplôme de monitrice ! Enfin, Madoka nous retrouvera dès ce soir, si on daigne aller la récupérer à la gare de Foix.


8 h, hop hop hop ! Roxane nous dispense une petite leçon de théorie des cordes - et des nœuds : nœud de fusion en tête de verticale, nœud de bouline pour les fractionnés, passage de ces derniers et descente sur Grigri. Jade poursuit avec Nadia sur un atelier de fabrication de longe réglable.



9 h 30, direction Bédeilhac. Nous traversons le village au pas de course, chargées de cordes, friends, dégaines et matériel de bricolage en hauteur : marteaux, jumars, pédales, échelles, perforateurs, clés de 17 et 19, sécateurs, lunettes, gants, protège-cordes… En résumé : tout ce qu’il faut pour grimper et ouvrir une petite entreprise de travaux publics suspendus.


Seule Alice part de son côté pour un peu de shopping au magasin de bricolage : il nous manque des disques pour la meuleuse, des écouvillons et des souffleuses. Askip, elle a eu le droit à du café.


Après 30 minutes d’approche, qui font définitivement de l’escalade un sport complet, nous découvrons le mur de la Grande Dalle et les Roujas, que nous renommerons tout aussi sobrement Roujas gauche et Roujas droite, avant de nous rendre compte que la gauche et la droite ne sont pas encore de l’ordre de l’acquis pour toutes…


Le programme (théorique !) de la journée est annoncé : Jade et Pauline se lancent dans Roujas gauche, Ninon et Roxane, suivies de Sophie et Charlotte, dans celle de droite. Pendant ce temps, Nadia et Alice, rentrée de ses courses, récupèrent le sommet par la voie « piétonne » (ou plutôt celle des chèvres) avec deux cordes statiques de 100 m.


Premières impressions : les départs sont à sécuriser pour prévenir d’éventuels retours au sol. Autrement dit : les points sont espacés ! C’est d’ailleurs l’un des enjeux de notre venue et la première étape de ce rééquipement : proposer les emplacements des nouveaux points d’ancrage qui viendront remplacer et compléter en nombre et en solidité les anciens.



Nous sommes en face sud, il fait 30 °C, la dalle est une plancha géante. Les grimpeuses en tête s’appliquent à marquer les emplacements où elles trouveraient judicieux de clipper des nouveaux points. L’exercice n’est pas simple : il faut trouver le bon compromis entre un espacement des points qui limite l’exposition (le risque objectif) et l’engagement d’origine (le risque subjectif) pour ne pas transformer la voie en « boutonnière ». Il faut aussi que le clippage s’intègre aux mouvements sans les gêner, et que le rocher soit suffisamment robuste pour accueillir les futurs ancrages. Pour le vérifier, les grimpeuses en seconde se chargent de le sonner avec leur marteau. Sans surprise, nos longueurs sont rapidement décorées de petites croix blanches, plus nombreuses que les vieux spits et les plaquettes en acier. À ce stade, on ne sait plus si on grimpe une voie ou si on consulte les plans du chantier. Pauline retrouve Ninon en R2, commun aux deux voies. C’est ici que s’arrête la voie de droite.


Jade rejoint Pauline et elles poursuivent leur ascension vers la droite — oui, oui — jusqu’à R4 au sommet. Elles y retrouvent Nadia et une corde statique qu’elles fixeront en tête de verticale. Elles descendent sur celle-ci en installant les fractionnés jusqu’à R2 et en comptant les futurs points.


Alice descend quant à elle d’un relais provisoire au-dessus de la voie de gauche sur l’autre corde statique et retrouve Ninon. Ce faisant, elle étudie cette proposition d’extension (future L3) dans un dièdre vertical grâce aux fractionnés installés sur coinceurs par Nadia. Il fallait bien qu’ils servent ! Ninon récupère ainsi la corde d’Alice et installe les fractionnés de la L2 de gauche, qui zigzague. Elle les dispose de sorte que sa corde suive le plus fidèlement possible le tracé des longueurs. Les cordes statiques ainsi entrecoupées offrent autant de nœuds de sécurité pour les grimpeuses qui évolueront dessus.



Sophie et Charlotte atteignent à leur tour R2 et descendent en rappel jusqu’à R1 de gauche — oui, oui — afin d’installer les fractionnés de L1 de gauche.


Enfin, à partir de R2, Alice installe les fractionnés de la L2 de droite… encore plus à droite ! Ceci pour éviter la section en A0 d’origine, pas d’artif qui théoriquement s’exécute en tirant « au clou ». L’itinéraire alternatif passe dans un joli dièdre et se libère en libre en 6b ! Elle rejoint enfin le pied des voies grâce aux fractionnés de la L1 de droite préalablement installés par Charlotte.



Il est 16h, nous voilà toutes au pied de La Grande Dalle. Elles n’auront jamais aussi bien porté leur nom : on dévore un encas sur le spectre du déjeuner et du goûter. Roxane capte notre attention avec un objet brillant : les fameuses plaquettes ! Et plus précisément des systèmes plaquette-goujons à expansion en 12 mm et inox.


Nous discutons des différents types d'ancrages : spits, plaquettes artisanales, pitons, broches de 8 mm et autres pièces de musée, contre les ancrages homologués, plaquettes et broches inox de 12 mm.


Alors que la pose de broches collées par scellement chimique nécessite un temps de séchage, il est possible de tester et utiliser les plaquettes-goujons immédiatement après leur pose. Celle-ci nécessite la perforation d’un trou de même diamètre, mais plus profond que les goujons eux-mêmes, afin qu’ils puissent être complètement enfoncés en fin de vie. Un coup de soufflette et le passage d’un écouvillon permettent d’évacuer la poussière. Lorsque le goujon est frappé et enfoncé dans le rocher, il s'expanse grâce à une bague. La plaquette est ensuite maintenue contre le rocher par le goujon. On ajoute enfin une rondelle et un écrou que l'on vient serrer à la force d'une clef et d'une main - pas 2 ;) -.. Et voilà, plus que 51 à poser !


Avant de partir, Charlotte nous offre une démonstration de perçage et pose de plaquette au sol — ajoutez-en une deuxième et ça fera un relais pédagogique. On leash tous les outils pour demain avec des bouts de cordelette avant de réquisitionner et désosser des dégaines.


Il est enfin temps de nous retirer dans nos quartiers, et qu’ils sont beaux ! Roxane a des connexions particulièrement intéressantes en matière de logement et ses ami·es nous laissent généreusement leur grande maison en périphérie de Foix.



Pendant que certaines s’affairent en cuisine, d’autres décident de leur tour à la douche par shifumi.


Au menu : des c̶r̶ê̶p̶e̶s des tacos au sarrasin garnis de champignons, tofu fumé, oignons confits et noix. Et s’il reste de la place, vous en reprenez une, voire deux, avec de la crème de marron ou de la confiture. Personne ne mourra de faim ce soir-là.


On se faxe dans nos lits, clic-clac et duvet au sol, à l’exception d’Alice, qui part chercher Mado. On ne saura jamais si elle était vraiment contente de nous voir car elle fera chambre à part en installant sa tente dans le jardin ;) .


Samedi : on passe aux choses sérieuses


Réveil à 6 h 30. On découvre une cafetière italienne format famille nombreuse, à la hauteur des effectifs et probablement de notre consommation. Les boîtes à lunch et les gourdes sont remplies, on s’empile dans les voitures pour quitter notre chaumière dès 8 h.


Au pied des voies, petit rappel sur la remontée sur corde en se fatiguant le moins possible. Un concept qui, sur le papier, nous plaît beaucoup. Les températures sont clémentes, on se met à pied d’œuvre.



Armées d’un perfo, Jade et Pauline remontent les fractionnés de droite jusqu’à R2. Il faut désolidariser ce relais commun en deux relais distincts et elles proposent de l’installer sur une petite vire à dévégétaliser.



Dorénavant, L3 et L4 de Roujas de gauche deviennent L3 et L4 de Roujas de droite. Vous ne nous avez pas encore perdues ? Cela ne saurait tarder.


En déplaçant R2, le départ de L2 s’en trouve également modifié. Pauline teste les prises et les mouvements et propose les emplacements de deux nouveaux ancrages jusqu’à rejoindre l’itinéraire original. Puis, avec Jade, elles finissent leur remontée jusqu’au sommet et remplacent R4 sous la supervision de Roxane. Elles percent et posent les plaquettes à la descente, dans L4, L3 puis R2.


Sophie remonte jusqu’à R2 par Roujas de droite et marque l’emplacement des futurs points dans la nouvelle section de L2. Ninon fait de même, mais en remontant L2 depuis R1, jusqu’à ce qu’elles se rejoignent. À force d’expliquer les Roujas, même les grimpeuses commencent à douter de ce qu’elles racontent.


Elles percent un trou, deux trous… Puis plus de batterie ! Elles la remplacent. Troisième trou… Mais malheureusement, pas de troisième batterie. Suspendues dans le vide, elles découvrent que même en hauteur, on reste à la merci de la technologie. Chômage technique partiel. Elles en profitent pour nettoyer à fond la nouvelle section de L2. Pendant ce temps, Alice et Mado nettoient et répètent L3 de gauche, puis marquent et installent les nouveaux ancrages. 



Charlotte perce les trous de ses futurs ancrages avec Nadia dans la L1 de droite. Elle redescend ravitailler Ninon et Sophie en batterie portative, pose les plaquettes de L1 à la descente, déporte les fractionnés dessus, libérant ainsi les anciennes plaquettes.



Quelques tours de clé pour les déboulonner et quelques coups de marteau pour les enfoncer. Roxane la suit à la disqueuse pour venir à bout des goujons récalcitrants. Rox’rénov’ !


Il est passé 18h lorsque nous retrouvons toutes le plancher des vaches. Il nous manque une visseuse pour dévisser les spits et nous sollicitons Joseph Harris, moniteur et ouvreur local avec qui nous collaborons. Il nous parle d’une soirée guinguette, prétexte parfait pour de l’électro… portatif !


On dévale le pierrier glissant, pressé de passer sous la douche. Un convoi boulangerie opère un détour stratégique et un autre détachement part acheter une double ration de fusilli, car ce soir c’est pâtes et Fifty Shades of Pesto. Une journée à trois repas et quatre goûters : voilà ce qu’on appelle une bonne journée de chantier. 


Charlotte nous gâte d’une boîte en fer pleine de biscuits maison. Après ce plein de gluten, nous partons pour le plan d’eau et improvisons une réunion de projet final autour de nos verres.


Il est 22h, certaines sont prêtes à commencer leur nuit à même la table et nous décidons de rentrer sans avoir vu Joseph, lorsque celui-ci nous croise sur le parking. Nous sommes aussi ravies de le voir que sa visseuse !


Nous rentrons nous coucher, harassées de notre 2ᵉ journée.


Dimanche : repos. 


(C’est une blague)


Jour 3, trois cafetières sifflent de concert sur la gazinière. À ce stade, le café est officiellement devenu un outil de chantier.


Nous nous sommes levées plus tôt pour nettoyer tout indice de notre passage, hormis les r̶e̶s̶t̶e̶s̶ ̶d̶e̶ ̶c̶o̶n̶f̶i̶t̶u̶r̶e̶ offrandes délicatement laissées dans le frigo de nos hôtes.


C’est le dernier jour et il faut finir le chantier.


Mado et Alice remontent rapidement installer un nouveau R2 à gauche et R3 de gauche. 



On commence à avoir pitié de vous avec toutes ces explications, alors on a demandé à Roxane de nous dessiner une montagne.


Avant/après



En redescendant, elles défont les fractionnés.


Ninon et Sophie, batteries chargées cette fois-ci, reprennent le perçage et la pose des plaquettes dans L2 de droite, dans le sens de la descente.


Charlotte s’attaque au dévissage des spits qu’elle rencontre sur L1 et L2 de droite et, en cas de but, sort le burrin. En attendant de récupérer ses outils, Jade et Pauline s’attaquent à tour de rôle aux travaux de j̶a̶r̶d̶i̶n̶a̶g̶e̶  terrassement au pied de R2 de droite. Tantôt au sécateur, tantôt au pied de biche, Jade ne fait pas de quartier et déterre un tronc !


Pauline remonte L3 et L4 de droite en dévissant quelques spits, laissant à Jade le soin de disquer les derniers résistants. Elles défont l’ancien R4 et redescendent en détachant les fractionnés.



Pendant ce temps, deux cordées se préparent au sol. Charlotte et Nadia partent en réversible dans Roujas de droite, tandis que Roxane, Alice et Sophie forment une flèche dans Roujas de gauche.



Jade et Pauline retrouvent au sol Ninon, Mado, leur tofus à l’ail des ours (à cette heure-là, toute sorte de nourriture devient légitime) et deux chiens de chasse venus chercher un peu d’attention humaine.


Nadia et Alice libèrent respectivement L2 de droite et L3 de gauche : les nouvelles ouvertures !



Il fait un soleil de plomb, les pieds souffrent. On les soulagerait bien avec des chaussons dix pointures au-dessus…


Les deux cordées arrivent à leurs relais finaux respectifs et débutent l’étape la plus impressionnante — et satisfaisante ? — : la purge. Après avoir sécurisé les voies, il faut maintenant les débarrasser de tout ce qui pourrait décider de prendre son indépendance.


Nous voyons Nadia débarrasser R4 et R3 de frigos, micro-ondes et autres électroménagers trop instables. Manifestement, certains avaient choisi une carrière de base-jumper.


Sophie, Alice et Roxane ne sont pas en reste et entreprennent un aménagement un peu plus feng shui de leur relais. Pendant que certaines vérifient les lois de Newton, les Tradeuses au sol en pause forcée passent des coups de fil. On ne va quand même pas adopter ces chiens et nous essayons de contacter leur propriétaire.

Joseph les rejoint pour accueillir les cordées à leur descente. Le matériel est déjà trié, on remplit et soupèse les sacs avant un dernier clin d’œil aux ancrages scintillants, mais pas trop.


Et pendant ce temps, Sophie se fait racketter son turrón. Règle de Tradeuses : sortir discrètement ses treats.


Chaque stage ne pourrait s’achever sans son débrief. À tour de rôle, nous nous exprimons sur ce que nous avons aimé, moins aimé et ce que nous aurions changé.



Et c’est pleines de reconnaissance que nous remercions Roxane pour tout ce qu’elle a déployé pour nous, les Tradeuses, mais aussi pour les futur·es grimpeur·ses des voies Roujas.

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